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Intelligence artificielle et droit du travail : une nouvelle Odyssée de l’Espèce ?

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Intelligence artificielle et droit du travail : une nouvelle Odyssée de l’Espèce ?

Droit du travail mais aussi de la protection sociale, de la formation mais aussi du chômage : les effets de la numérisation de nos entreprises constitueront la Question Sociale du XXIe siècle. Il est sain de s’y préparer maintenant.

08/03/2018 Semaine Sociale Lamy, n°1806

« Le machinisme peut se substituer au travail ouvrier ; mais ce mal inévitable n’est que passager, et un bien immense et permanent vient ensuite le compenser. Telle est l’histoire de beaucoup d’inventions les plus utiles au genre humain. »
(Docteur Louis-René Villermé, 1840)

«L’intelligence artificielle (IA) va bouleverser votre recrutement ! » « La GPEC du XXIe siècle grâce à l’IA ! » L’actuelle frénésie visant « l’intelligence artificielle » ne serait-elle qu’un banal artifice commercial destiné à vendre à des entreprises inquiètes de ne pas être « 100 % Digital » les braves logiciels d’hier, mais plus précis et plus performants car ayant multiplié par cent leurs bases de données et par dix le nombre de variables croisées ?
Car quiconque a interrogé un chatbot bancaire censé « dialoguer avec vous comme votre conseiller » a, au bout de quatre exaspérants « Tapez 3 », bien fait la différence même un dimanche à 23 heures…et pensé changer de banque. Quiconque utilise SIRI, le logiciel de reconnaissance vocale d’Apple qui avait fait si grand bruit lors de son lancement (allié à la traduction automatique, on allait voir ce qu’on allait voir), sait qu’en matière de simple dictée vocale pourtant bien ar-ti-cu-lée, il vaut mieux se relire très, très soi-gneu-se-ment.

L’avenir du travailleur manuel sera-t-il « l’exosquelette » (structure mécanique d’assistance à l’effort) l’aidant à porter de lourdes charges ? Quant au transhumanisme, où le robot humanoïde (géré par le DSI) discute d’égal à égal avec « l’homme augmenté » par des puces implantées dans son cerveau (mais encore suivi par la DRH)… Même si Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie de Google ayant intérêt à mettre la pression, estime que les hommes seront ici dépassés par les robots en 2040.

En revanche, Skypod, le petit robot en forme de gros casier rectangulaire qui circule à toute vitesse dans les centres de logistique grâce à sa navigation laser, se connecte tout seul pour monter à plus de neuf mètres, en redescend puis va livrer sa charge à son opérateur est impressionnant. Sans parler des robots de l’industrie automobile, ces énormes machines avec leur gestuelle si fine et si délicate, finalement si humaine…
Il y a 50 ans exactement, sortait « 2001 : l’odyssée de l’espace », film de Stanley Kubrick où le sensible robot HAL (Heuristically programmed Algorithmic) se mettait à penser tout seul, puis à liquider un par un les cinq membres du vaisseau spatial.

1 Beaucoup d’IA faible, bien peu d’IA forte

Mais HAL inventé en 1968 est à une année-lumière de « l’IA faible » aujourd’hui survendue, bref des algorithmes utilisant mieux des bases de données toujours plus vastes : les programmes d’avant redéployés, sur des sujets pas vraiment nouveaux : recrutement, formation, sécurité, climat social.
Quant à la fameuse « justice prédictive » en matière sociale (tellement prédictive qu’est rarement pris en compte le plafonnement issu des ordonnances du 22 septembre 2017), il s’agit d’abord d’une gigantesque synthèse des données issues de l’open data judiciaire, traitées ensuite par juridiction (conseils des prud’hommes, cours d’appel...) et par thème (licenciement sans cause réelle et sérieuse, heures supplémentaires…), avec les suites indemnitaires allant avec. Intéressant pour comparer les dommages-intérêts octroyés ici et là, les chefs de demande qui payent, voire leur montant selon l’appartenance syndicale des conseillers prud’hommes. Mais les magistrats et avocats ayant essayé ces programmes n’y ont pas encore trouvé le miracle attendu1.
Bref, encore très, très peu « d’IA forte », comme HAL capable d’évolution autonome grâce à ses ultra-puissants réseaux de connexions. Comment Facebook parvient à repérer l’ultra-violence ou la pornographie dans des dizaines de millions d’images générales ? Grâce à ses programmes de deep learning, qui ont pendant des heures voire des jours traités des milliards d’images de cette nature, et appris couche par couche, la première aidant la seconde : d’où le terme « profond ».
Comme d’habitude, une nouvelle technologie n’est pas bonne ou mauvaise en soi : c’est l’usage qui en est fait qui est déterminant. Or il est souvent imprévisible.

2 Cinq réflexes

Éviter tout anthropomorphisme
Pour penser raisonnablement l’intelligence « artificielle » (au sens de non-humaine), il faut commencer par oublier « 2001 : l’odyssée de l’espace » et autres terrorisants films de science-fiction, ne pas écouter les auteurs d’ouvrages proclamant que le DSI va remplacer juristes et DRH pour gérer ces nouveaux collègues d’acier pouvant travailler 24/24 et 7/7, ne sont ni malades ni grévistes, se soucient peu de la chaleur (encore que…) ou du bruit, et peuvent travailler en atmosphère confinée ou polluée.
Enfin ne pas donner forme humaine aux robots, même si eux (!) sont aujourd’hui capables de percevoir nos émotions par analyse de la voix ou scanner du visage.

Ne pas raisonner en termes de concurrence, mais de complémentarité
L’intelligence – pour l’instant la mémoire – artificielle renforçant la nôtre (ex : qui peut aujourd’hui prétendre connaitre tout le Code du travail et les conventions collectives applicables, mis à jour en temps réel ?), elle nous rend plus intelligent (« doué de la fonction mentale d’organisation du réel en pensées et en actes »). La bonne idée : travailler en bonne intelligence. Comme l’ont montré les récents duels homme/machine en matière de jeux d’échecs ou de Go, si la machine arrive à vaincre le champion du monde, ce dernier assisté d’un bon ordinateur écrase l’homme, et la machine.

Se réjouir de ces robots permettant de dérobotiser certains travaux
Les robots effectuent à notre place les tâches fatigantes ou fastidieuses. Nous rendant ainsi plus « humains » en nous permettant de nous concentrer sur le meilleur de l’espèce humaine : la créativité, les interactions personnelles.
Cela tombe bien, car la compétence étant de moins en moins un stock et de plus en plus un flux, la compétence technique (hard skills en bon français) importe moins que les compétences relationnelles et humaines (soft skills). Or qui peut le mieux percevoir ces dernières, en les croisant avec la culture de l’entreprise en cause, bref avoir « l’intelligence des situations » ? Comme en matière amoureuse, le matching algorithimique pour la constitution d’une équipe-projet ne conduit pas toujours au succès.

Même si certains robots peuvent aussi créer un super-taylorisme où la machine commande au travailleur (voice picking dans la logistique).
Et que l’IA n’est pas sans rappeler le taylorisme et son exceptionnelle capacité à reproduire le modèle d’une Ford T noire. L’IA faible d’aujourd’hui peut certes croiser en une seconde des millions de données, ce qu’est bien incapable de faire un cerveau humain. Mais programmée pour dupliquer le passé tiré de ses milliards de données, elle est intrinsèquement incapable de prédire l’avenir, et a fortiori de « penser autrement ». En matière de recrutement par exemple, même si elle peut faire d’astucieux rapprochements auxquels l’homme n’aurait jamais pensé, elle peut aussi inciter à la discrimination voire décourager tout recrutement en dehors des clous. Qui va appliquer aux logiciels notre article L. 1131-2 relatif à « une formation à la non-discrimination à l’embauche » ?

Ne pas regarder le futur avec angoisse
Moins parler des très troublants robots tueurs que des merveilles technologiques aidant aujourd’hui des paralysés à pouvoir bouger leurs mains inertes, ou des malvoyants à « voir ». Ainsi MyEye d’Essilor, dont la mini-caméra fixée discrètement sur une branche de lunettes « voit » ce que l’utilisateur « regarde », lui lit à l’oreille le texte en cause, ou identifie personnes et produits… Pour lire l'intégralité du FORUM souscrivez à une formule abonnement


Notes
1. À lire sur le site conseil-etat.fr : J.-M. Sauvé, vice-président : « La justice prédictive : un nouveau défi pour le juge. », 12 février 2018 ; « Lorsque l’on connaît le rôle que la jurisprudence administrative a joué dans la construction et l’adaptation du droit administratif français, on frémit à l’idée que des algorithmes puissent brider la liberté du juge, et l’on en vient à s’interroger sur leur pertinence même. »


Jean-Emmanuel Ray, Professeur de droit à Paris I – Sorbonne, Directeur du Master 2 en apprentissage « Développement des RH et Droit Social »

 

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