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Justice sociale et travail décent au menu du centenaire de l’OIT

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Justice sociale et travail décent au menu du centenaire de l’OIT

L’organisation internationale du travail célèbre son centenaire. Quel est son bilan ? Quel est son avenir ?  Entretien avec Guy Ryder, Directeur général de l’OIT

04/07/2019 Semaine Sociale Lamy, n°1869

Semaine sociale Lamy : Quel est le rôle de l’OIT dans le système multilatéral ?
Guy Ryder : L’OIT fait partie intégrante du système des Nations unies au sein duquel elle fait entendre la voix du monde du travail. Sa gouvernance tripartite reste unique. Les représentants des gouvernements et ceux des travailleurs et des employeurs partagent le même nombre de voix. L’ensemble des décisions de l’organisation sont prises dans ce format tripartite, qu’il s’agisse de l’adoption des normes internationales du travail ou des politiques et des programmes visant à promouvoir le travail décent pour tous dans le monde.
Déjà lors de sa création en 1919, l’OIT constituait une pièce importante du premier système multilatéral mis en place par le Traité de Versailles, avec la Société des nations. Ce qui est remarquable dans cette histoire, c’est que les fondateurs de 1919 estimaient qu’une organisation avec un mandat dédié à la justice sociale et à l’amélioration des conditions de travail était nécessaire pour assurer la paix. « Pas de paix durable sans justice sociale », ce sont les premiers mots de la Constitution de l’OIT.
Finalement, pour répondre à votre question, notre rôle reste le même aujourd’hui, avec la mise en œuvre de l’agenda du travail décent. Le travail décent, c’est une façon de contribuer à la paix, en développant l’emploi, en favorisant l’accès aux droits et à la protection sociale, en réduisant les inégalités, en luttant contre les injustices et la misère, le travail forcé, le travail des enfants ou les discriminations, en favorisant le dialogue social et la négociation collective pour que chaque travailleur puisse faire entendre sa voix et être défendu, ce qui implique bien sûr de respecter la liberté syndicale. Tout ceci concourt à la paix aujourd’hui comme hier. Bien sûr, il reste beaucoup à faire...

Quelles sont les principales réalisations de l’OIT depuis sa création ?
G. R. : Un grand mérite des fondateurs de l’OIT est d’avoir fait de la justice sociale un objet de coopération internationale dans le cadre d’une organisation multilatérale. Ils ont considéré à juste titre que la lutte contre les inégalités et la pauvreté, l’amélioration du sort des femmes et des hommes au travail, le renforcement du dialogue social étaient des objectifs qu’on ne pouvait pas atteindre avec succès au plan national seulement. Et ils ont fait des normes internationales du travail le principal instrument de cette coopération. C’est cela la valeur ajoutée de l’OIT et de son mandat international, et toutes les réalisations de l’organisation en découlent : coordonner les efforts, partager des valeurs mais aussi des règles communes, notamment en matière de droits fondamentaux, en évaluer la mise en œuvre, avec l’engagement de nos membres tripartites, représentant les travailleurs, les employeurs et les gouvernements de 187 pays aujourd’hui.
Les réalisations sont nombreuses. Au plan normatif, l’OIT a adopté depuis sa création 189 conventions internationales et plus de 200 recommandations, couvrant l’ensemble des droits individuels et collectifs du travail. Les dernières conventions portent sur des sujets aussi importants que le travail domestique, pour favoriser la transition de ces emplois souvent informels vers de vrais emplois assortis de droits et de garanties, ou encore la santé au travail et le travail maritime, qui est sans doute l’un des secteurs les plus essentiels dans notre économie mondialisée.
Lors de la Conférence internationale du travail (CIT) qui vient de s’achever, nous avons adopté notre 190e convention sur les violences au travail et le harcèlement. Ce fut une négociation difficile, mais son aboutissement démontre que la capacité tripartite de l’OIT de se saisir d’une question d’actualité partout dans le monde, et de se mettre d’accord sur un certain nombre de règles au plan international, demeure intacte.
Une autre réalisation récente est l’inscription du travail décent dans la stratégie mondiale de développement durable. En l’adoptant, les Nations unies ont clairement affirmé que les politiques sociales ne consistent pas seulement à répartir les fruits de la croissance économique, elles sont aussi des facteurs de développement pour une croissance durable et inclusive. Je pense en particulier aux socles de protection sociale, objet d’une recommandation adoptée en 2012, ou encore à la formation et aux compétences, en particulier pour les jeunes.

Quelle est la feuille de route de l’OIT suite à la Déclaration du centenaire ?
G. R. : La Conférence internationale du travail n’a pas seulement été l’occasion de commémorer le centenaire de notre organisation. Dès 2015, nous avons décidé avec nos mandants de nous tourner vers l’avenir et de nous poser la question suivante : comment l’OIT peut-elle et doit-elle soutenir ses mandants tripartites pour relever les défis de l’avenir du travail qui sont devant nous, et comment peut-elle les accompagner dans les différentes transitions que vivent d’ores et déjà les femmes et les hommes au travail ? La Commission mondiale sur l’avenir du travail, qui a remis ses conclusions le 22 janvier dernier, a proposé un certain nombre de réponses, qui ont nourri les travaux de la CIT.
Il y a d’abord les nouvelles technologies avec en particulier le numérique qui impacte non seulement le travail lui-même, les tâches à accomplir, mais aussi la relation binaire de travail entre un employeur et un travailleur, à travers les nouvelles plateformes de services. Je parle aussi de la transition écologique, puisque nous devrons faire évoluer nos façons de travailler, de la même façon que nous produirons et consommerons différemment à l’avenir pour sauver la planète. Je n’oublie pas non plus les changements démographiques, en particulier l’élévation de l’âge moyen de la population active, qui va toucher à des degrés divers toutes les régions du monde et qui mérite d’anticiper les conséquences en termes de santé et de prévention des phénomènes d’usure au travail.
La Déclaration du centenaire qui vient d’être adoptée nous conforte dans notre mandat en faveur de la justice sociale et du travail décent. Elle souligne combien l’actualité de ce mandat reste intacte. Elle pose ensuite un certain nombre de priorités pour les années qui viennent. Nous mettrons ainsi davantage l’accent sur la formation professionnelle continue, sur les transitions au cours des carrières professionnelles qui permettent à la fois de sécuriser les droits des travailleurs et de faciliter les changements d’emplois dans une économie en pleine mutation. L’accès à la protection sociale reste une question centrale, puisque ce n’est une réalité que pour un quart de la main-d’œuvre dans le monde.
J’insisterai surtout sur une dimension très importante qui ressort aussi bien des travaux de la Commission mondiale sur l’avenir du travail que de la Déclaration du centenaire. L’idée qu’il faut renforcer les capacités individuelles des femmes et des hommes au travail pour faire face aux transformations que nous vivons fait consensus. En revanche, ce qui fait débat, c’est comment y parvenir. Et là, le message de la Déclaration du centenaire est clair : seul un dialogue social solide est susceptible d’apporter les garanties collectives nécessaires pour faire de ces capacités des droits effectifs. Cette vision est à l’opposé d’une atomisation et d’une individualisation des rapports de travail, qui ne présentent que l’illusion de la liberté et de l’égalité, et qui constituerait au contraire un formidable retour en arrière.
La Déclaration rappelle ainsi que quel que soit son statut, chaque travailleur doit se voir garantir le respect de ses droits fondamentaux, un salaire minimum adéquat, une limitation de la durée du travail, la santé et la sécurité au travail ainsi que la protection appropriée de sa vie privée et de ses données personnelles.
Encore une fois, sans liberté syndicale et sans accès à la négociation collective au niveau national, ces garanties resteront très précaires. C’est pourquoi les Conventions nos 87 et 981 de l’OIT restent très importantes. Leur respect conditionne tout le reste.

L’OIT a été saisie récemment sur le barème Macron et sa compatibilité avec la Convention n° 158. À quoi sert le droit international du travail ? Comment l’articuler avec le droit interne ?... Pour lire l'intégralité de l’INTERVIEW, souscrivez à une formule abonnement.

Propos recueillis par Françoise Champeaux et Sabine Izard

Note
1. Convention (n° 87) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, 1948 ; Convention (n° 98) sur le droit d'organisation et de négociation collective, 1949.

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