À qui profite l’absentéisme ? Théoriquement, à personne. Pas à l’entreprise qui en paie le prix, cash. Même si le montant de la facture reste difficile à évaluer en France. Elle inclut le remplacement des absents via des heures supplémentaires ou l’intérim. Elle comprend aussi l’augmentation du budget de prévoyance et santé, le paiement du délai de carence imposé par la sécurité sociale. Voire, dans certaines boîtes, un complément de salaire par rapport aux indemnités journalières versées par l’assurance maladie. Et, pour couronner le tout, l’absentéisme crée un sureffectif structurel pratiqué à grande échelle au sein de l’entreprise.
Les coûts indirects sont au moins aussi lourds : risque de désorganisation, la pire des situations étant celle où des absences de courte durée se succèdent à un rythme effréné ; chute de productivité et baisse de qualité. Interviennent aussi des retards de livraison, entraînant des pénalités comme le prévoient certains contrats, l’insatisfaction des clients, sans parler de la dégradation de l’image de l’entreprise. Il y a, enfin, les coûts de gestion administrative, loin d’être négligeables.
Le sociologue Denis Monneuse, chargé d’études à Entreprise & Personnel, qui a coordonné l’enquête, résume : « Pour donner un ordre de grandeur, le coût s’élèverait jusqu’à trois fois le taux horaire du salarié absent. » Les coûts indirects, eux, équivaudraient couramment à 6 % de la masse salariale. De quoi inciter DRH et directions générales à prendre le problème à bras le corps. « L’absentéisme fragilise la cohésion sociale via la diminution du sentiment d’appartenance à un collectif et la dégradation du climat social », dit Entreprise & Personnel.
Pourquoi la lutte contre l’absentéisme ne s’intensifie-t-elle pas ? Un brin provocateur, Denis Monneuse explique : «Le paradoxe de l’absentéisme s’explique essentiellement par le fait que les différents acteurs concernés, médecins, organismes sociaux, management et DRH, ont des visions différentes et échangent peu sur la question. »
Comme les directions générales, les DRH font la politique de l’autruche. Ils se défaussent sur les managers qui ne feraient pas correctement leur boulot. Vu du siège social, toute poussée d’absentéisme n’est que le résultat d’un management défaillant. Il n’est pas rare qu’on se contente de l’expliquer par la complaisance de médecins prompts à délivrer des arrêts maladie pour le moindre bobo, voire pour des maladies imaginaires.
De leur côté, les managers de proximité se dédouanent en jouant les victimes. Leur argument favori : « Si un salarié est malade, il est malade, on n’y peut rien. » Et d’expliquer qu’ils sont contraints de jongler avec les effectifs présents, de recourir au système D. Bref, ils renvoient la balle dans le camp des RH, sans se donner les moyens de lutter durablement contre le phénomène. Il arrive même que les absences de certains salariés réputés « récalcitrants » les arrangent. Ils en profitent pour les remplacer par des collaborateurs « faciles à vivre ». Les services de santé ne sont pas exempts de tout reproche. Médecins du travail, psychologues, infirmières ou assistantes sociales esquivent le sujet. Tous disent ne pas avoir l’oreille des directions générales, et « regrettent » de ne pas être associés aux initiatives de lutte et de prévention, lorsqu’il y en a.
En outre, observe l’étude d’Entreprise & Personnel, « ils mettent essentiellement l’accent sur les difficultés personnelles rencontrées par les salariés, particulièrement ceux ayant un bas salaire, et sur les conditions de travail ». Loin de donner l’exemple, l’État employeur subit le phénomène sans vraiment s’en préoccuper. Seule la Caisse nationale d’assurance maladie se voit décerner un relatif bon point. « Elle a, observe l’enquête, développé son arsenal répressif ces dernières années et tente de responsabiliser les employeurs et les salariés. »
Ces derniers ne nient d’ailleurs pas la gravité de la situation. Interrogés, 74 % d’entre eux reconnaissent qu’il est facile de s’absenter du travail pour raisons médicales, et 75 % admettent qu’une intensification des contrôles des arrêts maladie est nécessaire. Pourtant, les syndicats continuent de tout mettre sur le dos des conditions de travail et du stress. Ils assimilent souvent les mesures de contrôle énergiques à du « flicage » et à de la « culpabilisation des malades ». Dérives qui, il est vrai, existent aussi.
Résultat des courses : l’absentéisme reste souvent tabou, ou, pire, nié. Parfois, il est partiellement traité, mais sans le dire. Les cas, vertueux, dans lesquels l’entreprise prend conscience et entreprend des mesures de traitement collectif sont encore trop rares.
Conséquence : la France figure dans le peloton de tête des pays occidentaux, avec un taux d’absentéisme qui culmine autour de 7 % au niveau national, selon l’Anact. Le poids de la Fonction publique (10 %) n’est pas étranger à ce score. Car c’est chez les fonctionnaires que l’on observe les arrêts de travail les plus fréquents : jusqu’à 10 % dans la Territoriale.
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