Le bataillon des détachés permanents va se réduire sensiblement, puisque les syndicalistes, notamment les délégués dont l’organisation n’aura pas franchi la barre de 10 % aux élections, devront retourner à leur poste de travail. Aux entreprises de les reclasser en interne. Dans les grands groupes, ce n’est pas une mince affaire : on compte en effet jusqu’à 10 000 mandats au sein de France Télécom, dont 6 000 délégués syndicaux et 4 000 élus aux CHSCT. Bien sûr, tous ne sont pas permanents, mais beaucoup passent autant de temps à remplir leurs obligations électives qu’à accomplir leurs missions. Pas étonnant que quelques poids lourds de l’économie nationale anticipent les reconversions à venir. Parmi eux, PSA Peugeot Citroën, Renault, ou encore EDF-GDF. La plupart ont signé des accords incluant la reconversion des ex-permanents. Chez France Télécom, où se négocie actuellement la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC), la DRH a glissé leur cas dans le projet de texte, au milieu de dispositions plus générales concernant la formation et la mobilité.
Les syndicalistes déconnectés de leur activité professionnelle d’origine pouvaient déjà profiter d’un bilan de compétences et bénéficiaient d’un accompagnement spécifique, avec des parcours de professionnalisation, via des formations qui débouchent sur des diplômes certifiés, indique le directeur des affaires sociales du groupe, Laurent Zylberberg. « Pour les commerciaux notamment, nous veillons à adapter les objectifs fixés. Cela s’inscrit dans la vision globale des compétences », ajoute-t-il. Chez le chimiste Solvay, outre les mesures d’accompagnement, on incite les délégués syndicaux à préparer leur retour au business quotidien. « Sans froisser les susceptibilités », souligne Jean-Claude Gaudriot, DRH France.
Il ne suffit pas d’avoir signé un accord sur les moyens du dialogue social pour assurer ces reconversions d’un genre particulier. Encore faut-il en suivre la bonne application, rappelle François Fatoux, de l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises (Orse). Sa recommandation : veiller à ce que les détachés gardent un contact avec leur métier.
Même accompagnés et formés en vue de leur réinsertion, les ex-détachés se heurtent couramment à la méfiance de managers, réticents à accueillir des « agitateurs professionnels » au sein de leur équipe. Ancien permanent CFDT chez Air France, aujourd’hui directeur adjoint des RH à l’exploitation de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, Nicolas Guillet confirme : il n’est pas rare qu’on voie dans le syndicaliste un adversaire potentiel et non un collaborateur loyal, engagé. Toutefois, fait-il remarquer, « les élus du personnel ne sont pas tous exempts de reproche. Certains d’entre eux ne jouent pas le jeu ».
Autre obstacle à la bonne réinsertion : la reconnaissance des compétences acquises dans le cadre des activités syndicales. Elles peuvent être nombreuses : gestion, droit, communication et négociation. D’où l’idée de les valoriser par un processus de validation des acquis de l’expérience. Une piste que la CFE-CGC explore sérieusement, avec le concours du laboratoire de psychologie du travail du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). « Il y a quelques années, nous avions essayé d’inclure la VAE des syndicalistes, mais la direction n’a pas donné suite », témoigne Ali Bouzara, secrétaire national adjoint de la CFDT du groupe Air France. Il a dû assurer son retour aux affaires par ses propres moyens. « J’avais perdu mes repères, les réflexes professionnels et les contacts avec les collègues, confie ce spécialiste de la maintenance aéronautique. Être syndicaliste, ce n’est pas un métier, juste une fonction. Comme d’autres collègues, j’ai eu peur de ne pas être à la hauteur de mon poste ou de me retrouver dans un placard. Pourtant, je sais que j’ai développé des compétences pendant mon mandat. »
Il y a néanmoins des DRH qui anticipent et s’efforcent d’identifier des passerelles entre les deux mondes, pas si éloignés, de la représentation syndicale et de l’activité professionnelle à proprement parler. À l’instar de Jean-Claude Benetti, chez Nexter. « Nous avons identifié des passerelles possibles dans notre groupe, mais nous souhaitons aussi que le syndicaliste s’entretienne avec des professionnels issus d’un cabinet de recrutement. Cela passe mieux. Ensuite, les responsable RH peuvent prendre le relais », indique-t-il. L’ex-Giat industries a ainsi reclassé avec plus ou moins de réussite une trentaine d’ex-permanents au cours de ces derniers mois. L’entreprise rêve même d’une filière de reconversion au niveau des branches, sous réserve d’accords. « Car le cadre de l’entreprise pourrait s’avérer trop étroit. » Un discours optimiste repris par plusieurs de ses pairs.
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