À première vue, les sociétés de reclassement (les Sodie, Altedia, BPI, France Industrialisation & emploi et autres Algoe) devraient se frotter les mains. La crise dope leur marché. Le nombre de plans de sauvegarde de l’emploi n’a jamais été aussi élevé, depuis décembre dernier : de 120 à 160, tous les mois. « 2008 avait commencé par un premier semestre historique à la baisse, mais, en quelques mois, nous avons atteint des pics inverses », confirme Alain Petitjean, directeur général de Sodie (groupe Alpha). Byzance ?
À y voir de plus près, les acteurs ne sont pas si euphoriques. Contraintes de réduire la voilure, les entreprises réduisent les budgets de restructuration. En outre, les syndicats ont tendance à demander plus d’indemnisation sous forme de chèque, quitte à laisser les partants affronter le marché du travail par leurs propres moyens. Les DRH aussi ont une propension à miser sur les départs volontaires (mesures d’âge, créations et reprises d’entreprise, projets de vie personnels). Parfois dans le but non avoué de contourner les lourdes obligations légales d’un PSE formel. Les appels d’offres sont de plus en serrés, l’enveloppe moyenne par salarié accompagné dégringolant à 3 000 euros, voire 2 500 euros, même dans les grandes entreprises. Et, dans la ventilation du budget restructuration, la part consacrée à l’accompagnement à proprement dit, tend à diminuer. Dans ces conditions, certains cabinets préfèrent se concentrer sur des marchés de niche. C’est le cas de France Industrialisation & emploi (FIE). Son PDG, Michel Ghetti, préfère se spécialiser dans le « haut de gamme, garantissant un taux de retour à l’emploi de l’ordre de 90 % », bien au-delà des 55 à 60 % généralement constatés dans la profession. Et, bien sûr, cela a un coût : FIE facture environ 30 % plus cher que ses concurrents.
Ce qui ne l’empêche pas de décrocher des marchés. La société a récemment accompagné ABB, SKF et quelques autres grand groupes. Quant aux leaders comme Altedia, BPI, Sodie ou Algoe, ils poursuivent leur marche en avant, dans des conditions financières de moins en moins confortables. « Le mythe de la société de reclassement qui s’engraisse sur le dos des entreprises et des salariés licenciés a vécu », observe un consultant. Autre difficulté qu’affrontent les cabinets : l’âpreté du marché de l’emploi. Car si les PSE sont nombreux, les offres d’emploi publiées sont, symétriquement, en chute libre. « La baisse est d’environ 25 % depuis le début de l’année », confirme Alain Petitjean.
Résultat : la durée moyenne d’accompagnement s’allonge couramment à deux, même trois ans. Ce qui alourdit les charges des prestataires. Commentaire off d’un professionnel : « La tension sur les prix risque de provoquer le retour de pratiques qui avaient disparu : le recours à des consultants de fortune, des précaires qui font de l’abattage sans véritable professionnalisme. » D’autant que la concurrence est plus féroce que jamais. Non seulement entre pure players, mais aussi entre ces derniers et les nouveaux venus que sont les agences d’emploi, qui cherchent à se diversifier. Les Vedior, Startpeople et Adecco sont de plus en plus actifs sur le marché, alléchés par la manne que s’apprête à distribuer Pole emploi, assailli par les demandeurs d’emploi. Alain Petitjean relativise ce phénomène. « À travers le rachat d’Altedia par Adecco, le leader du marché est déjà, depuis de longues années, issu de l’intérim. Cela n’a pas d’importance spécifique pour Sodie », argumente-t-il.
En réalité, une féroce bataille s’amorce déjà en coulisses. Un avant-goût en a été donné par le dernier appel d’offres en date du service public, en vue du reclassement des salariés victimes de licenciements économiques. Pour décrocher un maximum de lots, l’Afpa et Altedia ont noué un partenariat exclusif qui hérisse plus d’un concurrent. Le PDG du groupe Alpha, Pierre Ferraccci, ne décolère pas. « Cette exclusivité pose quelques problèmes, compte tenu des relations qui existent entre Pôle emploi et l’Afpa. Dans la phase de transition compliquée que vivent les deux organismes, une plus grande neutralité vis-à-vis des opérateurs privés eut été préférable », expose-t-il. Du côté d’Altedia, c’est « no comment ».
Cette première passe d’armes sera probablement suivie d’autres. Dans la mesure où les appels d’offres publics vont se multiplier. Pour répondre aux sollicitations futures des pouvoirs publics et des grandes entreprises, les cabinets vont devoir industrialiser leurs processus. Les questions de méthodologie et de maillage territorial distingueront les acteurs de premier plan des poids plumes, appelés à jouer les sous-traitants ou à disparaître. Déjà, les appels d’offres insistent sur la solidité financière des soumissionnaires. Des rapprochements et des fusions seront inévitables. Certains s’y préparent activement.
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