Actualités sociales et RH
Santé au travail
Les risques sur la santé des salariés sont négligés lors des restructurations
Un rapport financé par la Commission européenne alerte sur les conséquences des restructurations sur la santé des salariés et propose uneméthodologie de la « restructuration saine ».
Alors que les fermetures d’établissements, les réductions d’effectifs ou les délocalisations se multiplient à la faveur de la crise, un rapport sonne l’alarme sur les conséquences sanitaires des restructurations. Celles-ci n’affectent pas seulement l’emploi et l’organisation interne d’une entreprise.
Impact considérable sur la santé
Selon un groupe d’experts, elles ont un impact considérable sur la santé des personnes, celle des salariés licenciés au terme du processus, comme celle des « rescapés » qui ont conservé leur emploi. Dans un rapport officiel sur la santé dans les restructurations (Health in Restructuring, ou HIRES) financé par la Direction générale de l’Emploi de la Commission européenne, ces chercheurs ont réuni pour la première fois les données disponibles en Europe sur ce thème. Leur travail confirme les analyses déjà connues sur les risques graves que ces processus font peser sur les personnes. Le projet HIRES s’est intéressé aux restructurations définies au sens large comme changements organisationnels « beaucoup plus importants que le sont les changements courants ». Il s’agit des processus de crise (fermetures de sites ou d’unités, réductions d’effectifs ou externalisations, etc.), mais aussi des restructurations continues, devenues une « caractéristique permanente du monde du travail, suite à l’introduction de nouvelles techniques de management et à des formes diverses et plus nombreuses de flexibilité ».
Une « pandémie » selon les experts
Au vu des données réunies sur les conséquences sanitaires de ces processus, les experts HIRES n’hésitent pas à parler d’une « pandémie ». Alors que la sévérité de la crise pourrait pousser les préoccupations sanitaires au second plan, les experts insistent sur les dommages que ces restructurations peuvent occasionner aux entreprises. Le rapport émet une série de recommandations dont l’objectif est d’inciter les employeurs et les dirigeants politiques à « inclure de façon permanente et constructive le problème de la santé des individus dans les processus de restructuration ». Il s’agit de parvenir à des restructurations « saines », dans la ligne des théories sur la responsabilité sociale des entreprises. Dans treize pays, dont la France, le projet «HIRES PLUS » a pris la suite de ce rapport afin de concrétiser ses enseignements dans le cadre national. Un séminaire a réuni les acteurs en avril à Lyon, pour un premier échange autour de ses conclusions.
LES RESTRUCTURATIONS « DE CRISE »
Les conséquences de la perte d’un emploi
Les données examinées par le rapport confirment le lien entre la perte d’un emploi et la dégradation de la santé psychosociale de la « victime » : la détresse psychologique, la dépression ou l’anxiété sont des facteurs d’accroissement des problèmes cardiovasculaires, de l’immunodéficience, de syndromes métaboliques et de l’obésité.
Ces études constatent en outre chez les salariés licenciés une hausse des addictions et des troubles du sommeil. La perte d’un travail peut également affecter l’estime de soi et entraîner isolement social et perte d’identité, rendant la recherche d’un nouvel emploi plus difficile. Une étude suédoise a démontré chez des salariés licenciés une hausse des risques de mortalité par suicide, alcoolisme et maladies cardiovasculaires quatre ans après la fermeture de leur entreprise.
Le sort des « rescapés »
Il est rarement évoqué. Pourtant, les salariés qui conservent leur emploi à l’issue d’une restructuration ne sont pas forcément les mieux lotis. Ils sont même en moins bonne santé que les salariés licenciés qui ont réussi à retrouver du travail. Des chercheurs ont décrit un « syndrome du rescapé », qui se traduit par un sentiment de culpabilité et une incertitude permanente qui peut provoquer une perte de confiance. Quand la restructuration a eu pour objectif de rationaliser la production et d’améliorer la productivité, ces salariés font face à une charge de travail accrue ou à une intensification du travail, sources majeures de stress. Cette intensification produit plusieurs types d’effets : elle réduit les temps de récupération et augmente les contraintes physiques susceptibles de provoquer des troubles musculo-squelettiques, en particulier chez les femmes, les salariés âgés ou à faible revenu. Elle augmente les risques d’accidents du travail causés par l’inattention ou par la fatigue. Enfin, le manque de personnel peut menacer la gestion des risques dans l’entreprise, comme l’accroissement des maladies nosocomiales dans les hôpitaux. Les indicateurs de santé montrent que les « rescapés » connaissent des taux de traumatismes accrus, une plus forte mortalité cardiovasculaire, fument davantage et se voient prescrire plus de psychotiques. Par ailleurs, souligne le rapport, ces restructurations révèlent ou aggravent des « problèmes de santé préexistants ».
LES RESTRUCTURATIONS PERMANENTES
L’intensification du travail
Comme des études antérieures l’ont montré, les techniques d’optimisation de l’utilisation des ressources humaines et des équipements (juste-à-temps, travail posté ou flexibilité interne) peuvent conduire à une dégradation de la santé : le stress et la fatigue découlent de l’intensification du travail, tandis que les aménagements contraints du temps de travail (travail posté, horaires flexibles, heures supplémentaires) provoquent une baisse du bien-être physique et psychosocial, selon une étude citée par le rapport.
L’augmentation du travail précaire
L’explosion du nombre de salariés employés selon ces modalités et la tendance à l’assouplissement des législations sur le licenciement engendre « une plus grande insécurité de l’emploi », confirme le rapport. Les contrats à durée déterminée sont associés à une plus grande « détresse et […] morbidité psychologique », et à de forts taux de présentéisme, facteur à long terme de dégradation de la santé. Les travailleurs non permanents sont également plus sujets à la fatigue, aux lombalgies, aux douleurs musculaires, mais aussi aux accidents du travail, surtout dans les premiers mois de leur contrat : ils ont moins de contacts avec les services de santé au travail, et sont parfois négligés par les syndicats.
De même, le travail indépendant mais subordonné se développe après les restructurations, créant des groupes de travailleurs qui échappent au cadre légal de protection de la santé.
Le développement de réseaux de productions complexes
Il complique le contrôle des conditions de travail et affaiblit l’influence des représentants des salariés. Le phénomène des sites multi-employeurs est facteur de désorganisation sur le lieu de travail et de confusion des responsabilités en matière de santé et de sécurité au travail.
En outre, les entreprises sous-traitantes sont plus souvent des entreprises de petite taille, où les systèmes de gestion de la santé et de la sécurité peuvent être moins efficaces, et où les seuils d’effectifs permettant la représentation des salariés ne sont pas toujours atteints. Le développement des délocalisations vers les pays du Sud s’accompagnent souvent du transfert de tâches dangereuses vers les pays en développement, où les salariés jouissent d’une faible protection légale.
La souffrance des cadres intermédiaires
À la fois salariés, chargés de transmettre les mauvaises nouvelles et de mettre en oeuvre les restructurations, ils présentent souvent des symptômes de stress et d’épuisement. Partagés entre la responsabilité d’appliquer les décisions de la direction et celle d’assurer le bien-être de leur personnel, ils souffrent plus souvent de troubles du sommeil et, pour les femmes, d’instabilité affective, des symptômes aggravés quand ils doivent licencier du personnel, même quand leur propre emploi n’est pas menacé.
Des effets négatifs sur la «santé de l’entreprise et sur la communauté»
L’expérience montre que les processus de restructuration qui ont négligé ces problèmes ont souvent donné lieu à un cercle vicieux des restructurations, « avec une perte de productivité », constate le rapport. Un quart seulement des employeurs européens sont engagés dans des programmes de promotion de la santé et du bien-être au travail, s’étonnent les experts. Une insuffisance qu’ils expliquent par le fait que la santé individuelle n’est prise en compte par les employeurs que si ces derniers estiment qu’elle favorisera la réalisation de leurs objectifs organisationnels.
L’enjeu consiste donc à démontrer aux employeurs, pour qui les bénéfices économiques et financiers d’une réorganisation se situent dans le court terme, les effets potentiellement préjudiciables à long terme de la santé des « rescapés » sur la bonne marche de l’entreprise : effets négatifs sur la productivité et l’assiduité, augmentation du turn-over, des congés maladie ou des taux d’incapacité professionnelle.
Par ailleurs, des licenciements peuvent réduire « la mémoire » de l’entreprise et ses capacités d’innovation. Enfin, « si les salariés perçoivent les processus de restructuration comme une rupture, même partielle, du contrat implicite passé avec l’employeur, alors la confiance, la loyauté vis-à-vis de l’entreprise et la satisfaction professionnelle baissent considérablement », note le rapport. Un processus qui peut aussi faire des dégâts sur l’image de l’entreprise auprès du public, des clients, ou de salariés potentiels.
Les effets négatifs dépassent le cadre de l’entreprise : le rapport condamne l’externalisation des coûts de santé vers les budgets des individus et de l’État, « dans un contexte où les restructurations s’installent durablement, augmentant ces coûts de façon significative. […] Si une partie seulement de ces coûts de santé externes étaient internalisés par l’entreprise, alors celle-ci serait fortement incitée à mettre en place des mesures préventives », estiment les auteurs.
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