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Enquête

Les entreprises ont la mémoire courte

Musées, archives, recherches… Confrontés à des restructurations d’ampleur, les fleurons de l’économie font œuvre de mémoire. Ils cherchent ainsi à renforcer la cohésion dans leurs rangs et à redorer leur blason.

31/05/2010 Liaisons Sociales Magazine, juin 2011

Les entreprises ont la mémoire courte

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De belles histoires au service de l’image 

En septembre 2010, le groupe PSA inaugurait son centre d’archives historiques à Hérimoncourt, dans le Doubs. Un site symbolique. « Terre Blanche, c’est le berceau de la famille Peugeot. L’aventure a commencé ici en 1833, raconte Mathieu Viot, responsable du centre d’archives. Cette inauguration était émouvante car l’usine se trouve au cœur de la ville. Plusieurs générations de familles y ont travaillé. Nous avons souhaité associer les salariés à cet événement. » Émouvante aussi parce que les ouvriers n’ont pas oublié que PSA avait cédé l’usine de petit outillage à une entreprise qui l’a fermée en 2001. Le site est resté en friche jusqu’en 2006. Deux siècles après sa création, le constructeur automobile décide donc de réinvestir son passé. Grâce à 3,5 kilomètres d’archives papier, 13 000 affiches, 220 000 plans et 1,5 million de photos sous forme de négatifs ou de plaques de verre. En 1988, Peugeot avait bien créé un musée, L’Aventure Peugeot, et en 2001 Citroën avait ouvert son conservatoire. « Ces deux entités racontent l’histoire des produits mais font l’impasse sur tout ce qui se passe en amont de la commercialisation, comme le pilotage stratégique de l’entreprise, sa gestion, ses ressources humaines », explique Mathieu Viot.

Son concurrent Renault ne dispose en revanche d’aucun lieu similaire. « Nos archives sont disséminées dans différents lieux. Nous avons le projet d’ouvrir un site dédié d’ici trois à quatre ans en région parisienne, annonce Hélène Galzin, responsable du programme de valorisation du patrimoine et de l’histoire de Renault. Nous travaillons au recueil de témoignages d’anciens collaborateurs. Cette mémoire orale constitue un des fondements de notre patrimoine immatériel. » Pour ce qui est de l’île Seguin, le constructeur est encore propriétaire de 6 000 mètres carrés sur lesquels se trouve l’ancien bâtiment X, une maison de brique bâtie par Louis Renault qui a longtemps abrité le siège de l’entreprise. Dans le jardin adjacent, un fac-similé de l’atelier du fondateur a été installé. « Nous devrions inaugurer en fin d’année un pavillon d’information où l’histoire de Renault aurait une place prépondérante. »

Réhabilitation de l’entreprise.

Rares sont encore les entreprises qui se sont dotées d’archiviste et de service dédié. L’intérêt pour la mémoire prend réellement racine dans les années 80 et 90, âge d’or de la réhabilitation de l’entreprise. Et ce sont généralement de grands groupes aux moyens importants qui franchissent le pas. Pionnier en France, Saint-Gobain a ouvert la voie au début des années 70 en recrutant son propre archiviste. Maurice Hamon, aujourd’hui directeur des relations générales et responsable du service des archives, n’a jamais imaginé travailler pour une entreprise lorsqu’il étudiait à l’École des chartes. « J’ai été recruté en 1973. Trois ans après la fusion de Saint-Gobain, fondé par Colbert au xviie siècle, avec Pont-à-Mousson, né au xixe siècle, fleuron de la sidérurgie lorraine. Le passé de ces entreprises était très fort, et chacun en interne invoquait une histoire mythique qui servait la résistance au changement, souligne ce précurseur. Les Lorrains regardaient avec beaucoup de méfiance ces messieurs de Paris et inversement. La direction générale attendait notre éclairage pour comprendre les blocages. J’ai travaillé avec de nombreux historiens et parfois démonté des mythes sans fondement historique. À partir de leurs travaux nous avons cherché à mieux comprendre l’identité et la culture de l’entreprise. »

Conscientes d’être les témoins de l’évolution de la société, certaines entreprises ouvrent sans hésitation leurs archives aux chercheurs et multiplient les expositions pour les salariés mais aussi le grand public. Saint-Gobain a plusieurs fois investi des musées, comme Orsay en 2006, pour retracer l’histoire de l’industrie verrière en France. Le mois dernier, à Uckange, en Moselle, ArcelorMittal soutenait une exposition du photographe Didier Hubert sur l’usine de Fos-sur-Mer, anciennement Sollac. Une démarche didactique que ne boudent pas les aficionados du tourisme industriel. Même si on ne peut guère parler d’« explosion de ce type de visites », tempère Luc Fauchois, chef de projet au comité départemental du tourisme de Seine-Saint-Denis, qui parvient à mobiliser 6 000 à 7 000 visiteurs d’entreprises. Airbus, qui accueille à Toulouse 120 000 personnes par an, fait figure d’exception. Les Chantiers de l’Atlantique voient défiler 21 000 curieux par an. Quant aux écomusées, certains font grise mine. Comme dans l’Avesnois. En 1990, il accueillait 80 000 visiteurs, contre 42 000 en 2010.
Mais si l’entreprise travaille sur sa mémoire, c’est surtout pour des motivations internes. « Francis Mer avait souhaité la création des archives d’Usinor-Sacilor en 1991, rappelle Régis Ramseyer, directeur de Sodisid, la filiale d’Arcelor chargée des restructurations. Son ambition à l’époque était de sauvegarder un patrimoine historique après la fermeture de différents sites. » Car, paradoxalement, durant ces mêmes années, les groupes industriels n’ont pas hésité à démolir de nombreux sites, trop visibles. « Les crassiers ont été rasés après la fermeture des grandes usines sidérurgiques. Les ouvriers le demandaient comme pour tourner le dos à une histoire trop douloureuse, note ainsi Félix Torres, historien, anthropologue et éditeur de nombreuses histoires d’entreprises. Certaines entreprises, pour accompagner le travail de deuil, mais aussi pour éviter les grèves, ont aussi fait appel à des historiens pour écrire l’histoire d’un site avant de le fermer complètement. » Dès le début, l’objectif n’est donc pas d’entretenir une mémoire pour la seule beauté de l’histoire. Elle est envisagée tel un outil de management comme les autres, au service de la cohésion sociale et plus prosaïquement de l’image de l’entreprise. Ce n’est pas un hasard si chez SEB comme à BNP Paribas les fonds d’archives dépendent du service communication. Jusqu’à l’arrivée de Roger Nougaret, responsable des archives, « la banque d’un monde qui change » rattachait les archives à une direction chargée de la gestion des risques et de la réputation. « Ma mission est notamment de renforcer l’image de la marque et le sentiment d’appartenance au groupe », indique-t-il. BNP Paribas compte 205 000 salariés dans le monde et a grossi principalement à coups d’acquisitions. Fortis, la banque belge, vient d’être absorbée. « Près de la moitié des collaborateurs nous ont rejoints depuis moins de cinq ans. Nous avons de grandes et belles histoires à raconter. Et surtout besoin de mieux nous connaître. Qui sait que le groupe s’est implanté en Australie il y a cent trente ans pour développer le commerce de laine et faciliter ainsi la croissance des grandes filatures du nord de la France ? » Son projet, en plus d’expositions via l’intranet, est de développer d’ici à la fin de l’année un outil collaboratif historique où chaque salarié pourra apporter sa pierre, raconter son métier. « Cette grande encyclopédie multimédia sera un élément d’acculturation », souhaite l’archiviste. Chez Saint-Gobain, cette acculturation se fait plus classiquement au travers des sessions de formation en management proposées aux cadres. Durant une heure et demie, ils découvrent l’histoire de cette entreprise contemporaine de Louis XIV. ArcelorMittal est aussi en train de réactiver ses archives pour les mettre au service de sa culture interne. Installé dans l’ancien centre de formation de Sollac, le service de Nathalie Legrand-Voirgard se tient à la disposition des différentes usines et directions du groupe. « Nous avons monté plusieurs expositions sur la sécurité au travail en ressortant de vieilles affiches des années 40 et 50. Une façon d’expliquer que la sécurité est une préoccupation de toujours », note-t-elle. Même démarche à l’occasion de l’ouverture du CFA des métiers de la sidérurgie. « Nous avons retrouvé des photographies des centres d’apprentissage du début du xxe siècle. Le souci de transmission du savoir n’est pas nouveau chez ArcelorMittal. »

La judiciarisation de la société impose aussi très fortement aux entreprises de soigner leur mémoire. BNP Paribas a ainsi créé son service d’archives en 1999 (Paribas avait ouvert le sien en 1991) alors que la mission Mattéoli sur la spoliation des biens juifs se tournait vers les grandes banques françaises pour retrouver les comptes de particuliers ou d’entreprises dépossédés. Les grandes affaires de santé publique comme l’amiante, le rythme accéléré des restructurations, fusions, acquisitions imposent aussi aux entreprises de garder des preuves de ces actes. Dans les pays anglo-saxons, on appelle cela le record management. Une politique de gestion des archives vivantes et plus seulement historiques développée après la Seconde Guerre mondiale. « Notre métier est de mettre à disposition de l’entreprise des outils d’archivage physique et électronique à l’échelle mondiale, pas de faire de l’histoire », précise d’emblée Olivier de Boisboissel chez Sanofi. Dans un contexte de forte concurrence, il est nécessaire pour le groupe de tracer parfaitement la création de ses médicaments. « Les entreprises pharmaceutiques vivent une véritable érosion de leurs marges avec l’émergence des médicaments génériques. Nous sommes obligés de défendre nos produits. La traçabilité de l’élaboration de nos médicaments et leur suivi sont primordiaux. » Il s’agit aussi de collecter les informations en cas de litiges et de contentieux avec les clients ou les salariés. « Nous mettons en place un très gros projet d’archivage électronique. Nous avons listé pour l’ensemble des directions, comme les RH ou la comptabilité, les documents à archiver sur le plan légal. »
Chez ArcelorMittal, c’est aussi le traitement des archives vivantes qui occupe en grande partie Nathalie Legrand-Voirgard. « Nous comptabilisons 4,5 kilomètres d’archives historiques pour 19,6 kilomètres d’archives légales », explique-t-elle. Son service est placé sous l’autorité de Sodisid, une filiale réactivée en 2008. « Au moment des fusions, les entreprises ont besoin d’interroger leur mémoire et leurs archives légales. Les montages financiers imposent la construction de data rooms pour apporter toutes les informations nécessaires aux avocats », ajoute Régis Ramseyer. Et, ces dernières années, les archives ont été sursollicitées avec, en 2006, la fusion d’Arcelor et de Mittal, puis la crise économique et son cortège de plans sociaux.

Des syndicats en retrait.

Dans ce grand travail de conservation de la mémoire, les organisations syndicales sont assez peu présentes. Très souvent, ce sont des associations d’anciens salariés, parfois liées à des syndicats ou à des comités d’entreprise, qui prennent l’initiative de réunir leurs archives. Comme à BNP Paribas où une association pour l’histoire de la banque vient compléter le travail du service de Roger Nougaret. Idem chez Renault où trois associations, celle des travailleurs de Renault île Seguin (Atris), celle de la maîtrise, de l’encadrement et des techniciens de l’île Seguin (Ametis) et la Société d’histoire, portent depuis longtemps la mémoire du groupe. « Nous ne pouvons pas travailler sans ces associations ni les organisations syndicales qui détiennent chez Renault de vrais trésors », admet Hélène Galzin.
Chez Sanofi, seule la CGT confie ses archives au groupe. « Les organisations syndicales gardent en général leurs documents. Mais nous sommes disposés à accueillir leurs archives dans le respect des règles de confidentialité », note Olivier de Boisboissel. Les tracts syndicaux figurent bien dans la liste des archives à conserver… deux ans. Chez Saint-Gobain, Maurice Hamon estime que « les archives de l’entreprise et des syndicats doivent garder leur autonomie afin que les différents points de vue historiques s’expriment ». Ailleurs, les directions assurent garder la mémoire de leur histoire sociale et syndicale au travers des procès-verbaux des comités d’entreprise. En matière d’histoire syndicale, les entreprises auraient plus souvent tendance à faire l’impasse. Comme si toutes les histoires n’étaient pas bonnes à raconter.

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