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“Le consommateur est devenu un concurrent sévère du salarié”

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Michel Labelle

Jacques-François Marchandise

“Le consommateur est devenu un concurrent sévère du salarié”

Le directeur de la recherche et de la prospective de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing) décrypte les dessous, parfois dangereux, de l'économie collaborative. Et plaide pour une régulation par la puissance publique. Entretien.

par Anne-Cécile Geoffroy 13/11/2014 Liaisons Sociales Magazine

“Le consommateur est devenu un concurrent sévère du salarié”
© Michel Labelle

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Comment expliquer le ­succès de la consommation collaborative ?
Quand on demande aux consommateurs ­pourquoi ils utilisent des services comme BlaBlaCar ou Leboncoin, pour les plus connus, ils répondent qu’ils ­cherchent à faire des éco­nomies. La crise, la question du pouvoir d’achat sont des ­éléments de réponse. On sait aussi que ­l’argument écologique est très puissant pour certains. La personne qui loue sa chambre d’amis pour améliorer l’ordinaire n’a pas les mêmes motivations que celle qui partage sa ­voiture pour réduire son empreinte carbone.
Mais c’est sans doute la promesse de lien social qui transcende ces deux premiers facteurs. ­Depuis trente ans, avec l’essor du numérique, toutes les nouvelles propositions de sociabilité connaissent un vrai succès. On l’a vu avec le Minitel, on l’observe ­aujourd’hui avec les smartphones. Ce qui se joue avec la consommation collaborative, c’est l’idée qu’elle peut aussi être sociale. Le citoyen trouve une satisfaction à acheter ou à vendre des biens à des personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt. Il a le sentiment d’enrichir sa sociabilité. On est ici dans une économie aussi collaborative que conversationnelle.

Pour partager, il faut posséder. Ne risque-t-on pas de renforcer les inégalités ?
De l’économie collaborative, on relève aujourd’hui son ­aspect monétisé. Via les plates-formes de mise en ­relation, des personnes qui possèdent un logement, une voiture peuvent louer leurs biens et s’assurer un revenu ­complémentaire. Dès les ­débuts du covoiturage on a assisté à la professionnalisation de certains particuliers. Mais beaucoup d’autres ­acteurs de cette économie restent sur le don, le prêt, la gratuité de l’échange.
Et aujourd’hui personne n’est capable de dire quel modèle va l’emporter. On dispose de trop peu de données pour savoir si les citoyens ­espèrent se construire un vrai revenu d’appoint, ou si ces moyens numériques mis à disposition du plus grand nombre peuvent ­transcender les fractures ­sociales, économiques ou, au contraire, les renforcer.

Quelles nouvelles formes de revenu pourrait-on voir apparaître ?
Le modèle économique des plates-formes numérique est basé sur les data. Ces données que chacun produit chaque jour en marchant, en se pesant, en consultant des sites Internet, en discutant via les réseaux sociaux ont de la valeur. On pourrait ­imaginer que, demain, les ­citoyens vendent leurs ­données.
Ces plates-formes financeraient alors une sorte de revenu universel ­d’existence en contrepartie de ­l’exploitation des informations. On pourrait aussi imaginer que, face à la ­volatilité de leurs clients, les plates-formes de partage leur ­proposent de devenir actionnaires. On parlera peut-être un jour de sharecapitalisme.

Si la nature des revenus change, le travail aussi…
Nous assistons au prolongement d’un mouvement né avec le numérique où le consommateur est ­devenu un concurrent sévère du ­salarié. Chez Amazon, ­l’internaute produit de ­l’information gratuitement en faisant la critique d’un ­livre. Chez Free, les clients s’entraident pour résoudre des problèmes techniques à travers des forums de discussion. C’est une forme de travail gratuit, une exploitation du consommateur qui ne dit pas son nom. Le fait ­nouveau avec la consommation ­collaborative, c’est que cette bascule du travail du salarié vers le consommateur est ­explicite. On ne se cache plus. C’est même l’une des promesses de cette économie qui favorise un marché du travail des petits boulots.
Tant que cette part de travail ­participe au financement de notre modèle social, tout va bien. Mais certains services échappent au système de charges sociales sur lequel est bâti notre modèle. C’est sans doute le côté ­obscur de l’économie du ­partage. Dans le même temps, elle ­réinvente les notions de ­gratuité, de ­solidarité, de bien commun qui se sont étiolées au sein de nos ­sociétés. On tarde néanmoins à comprendre que nous ­allons sans doute vers une société où le salariat ­deviendra ­minoritaire.

Quel rôle l’État doit-il jouer ?
Une grande partie des ­acti­vités de l’économie ­colla­borative se place dans des champs ­surchargés de normes, comme le transport, le logement, le tourisme. Des champs hyperrégle­mentés pour de très bonnes ­raisons, et notamment celle de la protection du consommateur. Le réglage de l’intervention publique est très difficile.
On peut peut-être imaginer que la ­régulation de ces activités se fera à l’avenir à un niveau régional ou à l’échelle d’une métropole. Elle aura pour rôle d’éviter les abus, ­d’assurer plus de justice dans l’accès à ces services. De grandes villes commencent à travailler sur ces ­questions, comme Lyon, Lille ou Rennes. On commence à concevoir des appartements dédiés à la colocation, on pourrait aussi imaginer des villes qui proposent à leurs ­habitants de mettre à disposition leur automobile dans un parc partagé.

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