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“La bataille, c’est celle d’une réelle égalité des chances”

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Gilles Finchelstein, directeur de la Fondation Jean-Jaurès

“La bataille, c’est celle d’une réelle égalité des chances”

Ce proche de François Hollande regrette la place prise par l’identité dans le débat politique. À la veille de la primaire de la gauche, il plaide pour l’union et un véritable projet.

par Emmanuelle Souffi 04/01/2017 Liaisons Sociales Magazine

“La bataille, c’est celle d’une réelle égalité des chances”
© Stéphane Grangier

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Dans votre dernier ouvrage*, vous faites un lien entre identité et égalité…

On pourrait penser que ces deux concepts sont antinomiques. Que l’un, l’identité, a chassé l’autre, l’égalité. Mais c’est une vision trop simple. Il existe un lien profond entre les deux. D’abord, l’égalité est un élément constitutif de l’identité nationale et de notre modèle social. Ensuite, pour que l’égalité soit désirable, il faut avoir le sentiment de partager une identité commune. Mais la place prise par les thèmes identitaires depuis dix ans est déraisonnable. Cette dérive a débuté en 2007 avec la campagne présidentielle et la création d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, et a atteint son apogée lors des débats des primaires de la droite et du centre.

La hausse des inégalités est-elle à l’origine de la montée du communautarisme ?

Tout ne se réduit pas au social ! « Liberté, égalité, fraternité » : il est clair que la promesse républicaine de l’égalité n’est pas tenue. Elle repose sur deux socles : la redistribution des richesses et des revenus, et l’égalité des chances. Sur le premier point, la France est l’un des pays les moins inégalitaires. Les politiques sociales et fiscales menées depuis 2012 ont évité un décrochage des classes populaires. Elles ont conduit à un effet redistributif de l’ordre de 5 % pour les 10 % les moins riches. À l’inverse, les 10 % les plus favorisés ont subi des pertes de pouvoir d’achat. Mais si l’on se penche sur l’égalité des chances, là, notre pays est gravement défaillant. C’est vrai de l’école (cf. la dernière étude Pisa), mais pas seulement. L’accès à la formation est deux fois plus ouvert pour un cadre que pour un ouvrier. Le niveau des discriminations reste élevé. Le patrimoine se concentre sur les plus hauts revenus. Un pour cent des Français possède 25 % de la richesse du pays. Selon notre dernière étude sur le patrimoine, les trois familles des possédants, des non-possédants et des néopossédants (qui ont une acquisition en cours) représentent chacune un tiers des Français. Deux tiers ne possèdent donc rien ou pas complètement ! La bataille pour les cinq à dix ans à venir, c’est celle d’une réelle égalité des chances, que ce soit au niveau de la formation, de l’éducation, des revenus, du patrimoine, des territoires… Cela vaut pour toute la classe politique. Car quand l’égalité est niée, le risque de repli communautaire augmente ; il est lié à la quête d’un autre espace de solidarité.

La cohésion sociale est-elle la grande oubliée du mandat Hollande ?

Par le passé, la gauche en disait plus que ce qu’elle faisait. Là, elle en a fait plus que ce qu’elle avait annoncé ! Y compris sur le terrain des égalités ! La géographie prioritaire (ville, éducation) a été refondue pour concentrer les moyens là où les besoins sont les plus importants. Dans la loi travail, de nombreuses mesures ont révolutionné soixante-dix ans de Sécurité sociale mais sans être reliées à aucun fil ! Quand on instaure les droits rechargeables en matière d’indemnisation chômage, le compte personnel d’activité (CPA) ou le compte pénibilité, la même idée prévaut : individualiser les politiques sociales.

Le chômage nourrit-il le populisme ?

Oui, mais les difficultés économiques et sociales ne sont pas son unique terreau ! En Europe, le populisme prospère en Autriche, en Suisse, aux Pays-Bas, en Scandinavie, où les inégalités et le chômage sont faibles et la croissance forte ! Le poison du populisme, c’est qu’il donne une explication qu’il estime cohérente de la relation entre égalité et identité. Il y a dix ans, nous avons réalisé une étude sur le « descenseur social ». On ne regarde plus vers le haut avec l’espoir de l’atteindre, mais vers le bas avec la crainte d’y tomber, la figure du pauvre étant celle de l’immigré. Mais tout est affaire de perception. Selon un récent rapport de France Stratégie, 40 % des Français estiment qu’il y a un risque de chômage dans les mois à venir pour eux-mêmes ou l’un de leurs proches. Or la probabilité qu’ils le soient est de 3,3 % – 1,8 % pour les cadres, 7,3 % pour les ouvriers non qualifiés. La défiance dans l’avenir demeure un des maux français.

Parce que l’avenir apparaît flou ?

Nous sommes l’une des rares générations à vivre une grande mutation dont la mondialisation n’est qu’une dimension. La révolution numérique et les changements climatiques en sont deux autres. Il y a une inquiétude sur le devenir à la fois individuelle et collective. Parallèlement, le populisme gagne du terrain dans la classe moyenne. C’est cette transformation à laquelle nos sociétés doivent faire face qui nourrit la montée des extrêmes.

L’insécurité au sens large n’est-elle pas le prochain thème de la campagne présidentielle ?

On a pu croire ces derniers mois que le social allait disparaître au profit de l’identité, de la sécurité, de l’islam. Or, selon une de nos récentes études, 45 % des Français se disent préoccupés par le chômage, 29 % par les inégalités sociales. Et 50 % par le terrorisme. Comme en patinage, il y a des campagnes de figures libres, où les inquiétudes sont nombreuses et chaque candidat met ses priorités à l’agenda. Ce fut le cas en 2007. Il y a des campagnes de figures imposées avec une question centrale posée par l’opinion publique, comme en 2002 sur la sécurité et en 2012 sur le chômage. Là, l’originalité, c’est qu’on a deux questions de même importance. Si le terrorisme devient un objet de consensus républicain et non plus de polémique, il passera au second plan.

Comment répond-on à ces inquiétudes ?

Soit par le repli, en sortant de l’Europe, en refusant la mondialisation. Soit en inventant un modèle de développement qui ne sera pas atteint en un quinquennat mais avec une ligne directrice forte. C’est sans doute ce qui a manqué à François Hollande. Parce qu’il aime se garder des marges de manœuvre, le président répugne à théoriser a priori, il raconte l’histoire après. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de la gauche française : théoriser sa pratique en gouvernant, quand d’autres, tel Tony Blair au Royaume-Uni, le font avant.

La loi travail, absente du programme Hollande, en est symptomatique…

La France, droite et gauche confondues, s’est construite à partir d’un État qui considère le pouvoir politique comme seule incarnation de l’intérêt général. Les relations sociales sont perçues comme trop conflictuelles et la démocratie sociale réduite à portion congrue. En cela, le quinquennat de François Hollande marque une rupture. Il a ouvert les espaces de dialogue social, au moins au début. La loi travail va dans le même sens : offrir des champs de négociation au niveau de la branche et des entreprises. Le combat autour de ce texte apporte trois leçons. Il est plus difficile de lancer une réforme de grande ampleur en fin de mandat qu’en début. Surtout quand elle n’est pas inscrite au programme. Sur la méthode, ensuite : revenir sur la promesse de concertation a contribué à fragiliser le bloc réformiste qui avait pourtant bien fonctionné depuis 2012. Enfin, les textes fleuves, au contenu trop large, multiplient les risques d’ouverture d’une multitude de fronts et obligent le gouvernement à se placer en position de défenseur. Pourtant, le CPA révolutionne notre conception de la protection sociale en attachant des droits à l’individu et non plus au statut. Autre avancée : la décentralisation de la négociation avec des garde-fous. C’est une loi qui marquera.

N’y a-t-il pas un manque d’innovations pour réformer notre modèle social ?

Plus que du courage, il faut de l’opiniâtreté pour conduire la réforme ! Pour la gauche, il y a trois enjeux : penser et prolonger l’individualisation de la protection sociale pour qu’elle soit mieux adaptée à chacun ; anticiper les mutations du travail ; faire de l’égalité des chances une véritable priorité. Avec François Hollande, les primaires auraient été centrées sur le bilan. Le fait qu’il ne se présente pas laisse place aux débats d’idées. L’élection présidentielle est plus ouverte qu’on ne le croit. Pour l’emporter, la gauche a besoin d’un projet. Et d’une unité.

* Visiteur du soir de l’Elysée, cet ancien proche de DSK vient de publier Piège d’identité. Réflexions (inquiètes) sur la gauche, la droite et la démocratie (Éd. Fayard) après La dictature de l’urgence (Éd. Fayard). Directeur des études chez Havas Worldwide, il a participé à presque toutes les équipes de campagne du candidat socialiste de 2002 à 2012.

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